Par un après-midi brûlant à Jérusalem, la réalité est venue frapper à la porte d’un quartier calme. Une manifestation pacifique devant chez un ministre, l’interpellation soudaine d’une universitaire respectée, et une plainte pour "humiliation", le tout dans le contexte d’une guerre nationale qui secoue le pays
La ligne entre contestation civile et réponse policière semble s’être effacée
Le dimanche 22 juin, une cinquantaine d’habitants — retraités, parents, enfants — se sont réunis rue HaMeyasdim, dans le quartier de Bet HaKerem. Leur cible : le ministre de l'Économie, Nir Barkat, résident du quartier. Les manifestants ont brandi des pancartes et chanté, appelant à « ne pas oublier les otages à Gaza »
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C’est alors que l’événement est survenu
Dr Renana Keidar, universitaire et habitante du quartier, ne participait pas à la manifestation mais se trouvait, selon ses dires, à proximité de chez elle. Elle a été interpellée par la police de Jérusalem. Plus tard, elle a résumé son expérience en un seul mot : « humiliation »
Mais cet incident n’est qu’un symptôme
L’histoire réelle est bien plus ancienne — et sans doute irréversible
Un quartier face à une ville entière
Fondé en 1922, Bet HaKerem fut longtemps un modèle de l’urbanisme sioniste laïque : maisons en pierre, trottoirs ombragés, valeurs éducatives élevées. Des professeurs, écrivains, intellectuels publics y résidaient — c'était le cœur de l’identité ashkénaze libérale de Jérusalem
Mais Jérusalem a changé
Et Bet HaKerem s’est retrouvé isolé
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Le combat culturel est déjà perdu
D’un point de vue démographique, la ville n’appartient plus à l’élite d’autrefois. À chaque élection, le constat s’impose : les quartiers ultraorthodoxes et national-religieux grandissent, tandis que les habitants laïcs se raréfient, numériquement comme politiquement
De Givat Shaul à Har Nof, de Ramot à Pisgat Ze’ev — Jérusalem se transforme. Lentement, mais inexorablement. Bet HaKerem demeure une enclave, dont le combat pour rester laïque semble aujourd’hui à la fois pathétique et déconnecté
Les chercheurs tirent la sonnette d’alarme
Des études menées par l’Institut de Jérusalem pour les politiques publiques et d’autres organismes israéliens et universitaires dressent un tableau sans équivoque : Jérusalem devient une ville à majorité religieuse — à un rythme rapide
Les familles ultraorthodoxes affichent un des taux de natalité les plus élevés du pays, tandis que les familles laïques ont peu d’enfants et quittent la ville en nombre. Chaque année, des milliers de laïcs partent, remplacés par un nombre équivalent de familles religieuses ou haredies
D’ici 2030, les Haredim devraient devenir le groupe démographique dominant. Dans le système éducatif public, les élèves laïcs représentent déjà moins de 20% des inscriptions — un chiffre qui continue de chuter
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Les chercheurs sont formels : le combat culturel pour Jérusalem n’est plus en cours — il est terminé. Bet HaKerem, comme Rehavia ou Talpiot, devient un vestige entouré d’une réalité nouvelle
Barkat n’était que le déclencheur
Nir Barkat, ancien maire de Jérusalem et actuel ministre, incarne à lui seul ce glissement. Il fut le premier à promouvoir l’idée d’une ville « unifiée », tout en appuyant des politiques qui ont accentué la présence religieuse et nationaliste dans l’espace public
Pour les habitants de Bet HaKerem, la manifestation devant chez lui n’était pas un simple acte politique. C’était un cri d’aliénation. Un refus d’un futur déjà écrit
Le panneau est toujours là
Sur la photo accompagnant cet article, un simple panneau indique : « Bet HaKerem ». Immobile, à l’ombre d’un arbre, près d’une station de vélos, éclairé par la lumière douce de la fin d’après-midi
C’est un rappel de l’histoire — d’un quartier qui a façonné Jérusalem, mais qui peine à en reconnaître le visage actuel
Le panneau est toujours debout
Mais de moins en moins de gens demandent où il mène


