Chaos et carnaval le samedi à Jérusalem – face à un cinéma disparu à jamais

Le café « Hasimta » à Jérusalem ravive les souvenirs et les parfums enivrants du passé de la ville, tout en ouvrant une nouvelle bataille, assumée et sans compromis, sur son avenir
Foule devant le café Hasimta, rue Agripas à Jérusalem, un samedi
La foule devant le café « Hasimta » à Jérusalem un samedi (Photo: Jerusalem Online News)

« Tarzan » n’apparaît plus sur l’écran du cinéma Eden de Jérusalem, qui lui-même n’existe plus, mais les rugissements du film semblent encore résonner. Que se passe-t-il réellement le samedi dans le quartier hiérosolymitain d’« Even Israël », premier quartier juif construit dans le secteur de Nahlaot en 1875 ? Un quartier paisible où, pendant des années, personne n’aurait imaginé la transformation qu’il allait connaître.

Celui qui arrive aujourd’hui au 8, rue Agripas à Jérusalem a du mal à imaginer ce qui se trouvait ici autrefois. Sur ces mêmes marches, qui ressemblent presque à un petit amphithéâtre, les enfants du quartier jouaient à cache-cache, sautaient à la corde, couraient entre les maisons et mangeaient de la « hamla malana » et des bonbons Bimblik. Dans cette immense cour, les voisins faisaient partie de la famille et partageaient entre eux le hamin du samedi. Des gens qui vivaient modestement et voyaient dans leur quartier un monde entier. Ashkénazes et Séfarades, artisans, riches et pauvres vivaient ici côte à côte.

Aujourd’hui, ce petit îlot de tranquillité à Jérusalem a connu une transformation presque inimaginable.

Comment le quartier Even Israël à Jérusalem a-t-il changé ?

Par une ruelle étroite portant le nom de Haim Elboher, l’un des fondateurs de l’orphelinat séfarade, ou depuis la rue de Jaffa, on entre dans un ensemble moderne et surprenant. Boutiques au style parisien, galerie d’artistes, cabinets privés de médecins spécialistes, agences immobilières et immense tour résidentielle dominant Jérusalem. Et en marge de tout ce nouveau décor subsistent encore quelques petits îlots du passé : un horloger, une librairie de livres d’occasion, une épicerie, une boutique de plantes et d’objets en osier, ainsi qu’un atelier d’encadrement.

Puis le café « Hasimta » a ouvert à Jérusalem.

En peu de temps, ce café est devenu un point de friction permanent le samedi. D’un côté arrivent des manifestants ultra-orthodoxes qui protestent contre son activité le samedi, qu’ils considèrent comme une profanation de ce jour. De l’autre, des Israéliens venus de tout le pays se rassemblent chaque samedi, attendant patiemment non seulement pour profiter d’un petit-déjeuner israélien, de pâtisseries et d’un menu varié à des prix populaires, mais surtout pour défendre la liberté individuelle et s’identifier au vieux cliché : vivre et laisser vivre.

Tout ce qui manque, aux yeux des manifestants ultra-orthodoxes de Jérusalem, c’est une pancarte « strictement casher » à l’entrée. Une telle pancarte aurait pour conséquence de fermer le café le samedi. En son absence, le débat revient encore et encore dans la rue.

Comment « Hasimta » à Jérusalem est-il devenu un symbole de la bataille autour du samedi dans la ville ?

Samedi dernier, la ruelle semblait s’être transformée en champ de bataille. Les cris de « Shabbes » se faisaient entendre au loin, aux oreilles de nombreux participants lassés de ce qu’ils considèrent comme une coercition religieuse en Israël. Parmi eux se trouvaient des jeunes, des personnes âgées, des soldats, des journalistes, ainsi que des religieux issus de courants plus libéraux. La manifestation était agitée, mais elle comportait aussi un élément de carnaval : une participante de l’émission « Venez dîner chez moi » appelait le public à venir profiter avec elle d’une table dressée, tandis que les cris et les voix fortes remplissaient l’air.

Seul « Tarzan », celui que les enfants du Jérusalem d’autrefois connaissaient sur le grand écran du cinéma Eden voisin, aujourd’hui disparu, aurait peut-être pu remettre de l’ordre ici. Son cri aurait traversé le mur des années pour parvenir jusqu’au 8, rue Agripas. Son apparition intimidante aurait peut-être suffi à neutraliser le chaos.

La lutte autour de « Hasimta » peut sembler n’être qu’un combat autour d’un café. Mais c’est en réalité une bataille sur le visage de Jérusalem. Sur le samedi, sur la liberté, sur ceux qui resteront vivre à Jérusalem, et surtout sur le moment où viendra enfin le jour où les gens apprendront à vivre côte à côte et comprendront qu’il s’agit de la première étape vers l’établissement de la paix entre les Juifs eux-mêmes, puis entre eux et leurs voisins.