Jeudi, lorsqu’un minibus est monté sur le trottoir de la rue Agrippas, à Jérusalem, a renversé une piétonne avant de percuter un commerce voisin, il était facile d’imaginer un scénario terrifiant et tristement familier : un attentat à la voiture-bélier. Pourtant, il ne s’agissait pas d’un acte terroriste, mais d’un accident de la circulation mortel qui a coûté la vie à Klara Schneiderova, une diplomate tchèque. La question troublante n’est pas seulement de savoir comment l’accident s’est produit, mais pourquoi, dans une ville comme Jérusalem, l’hypothèse terroriste peut surgir avant même que les faits soient établis.
Pourquoi un accident de la route à Jérusalem évoque-t-il immédiatement un attentat ?
En psychologie, l’un des mécanismes qui permettent d’expliquer ce phénomène est appelé « heuristique de disponibilité » : le cerveau humain évalue les risques en fonction, notamment, de la facilité avec laquelle des événements similaires lui reviennent en mémoire. Dans une ville qui a connu, pendant des décennies, des attaques à la voiture-bélier, des agressions à l’arme blanche et des fusillades, un véhicule renversant des piétons peut immédiatement réveiller le souvenir d’une menace sécuritaire. Cette réaction rappelle le conditionnement pavlovien, même si les mécanismes psychologiques en jeu sont bien plus complexes.
Des recherches menées auprès de populations exposées durablement au terrorisme ont établi des liens entre les menaces sécuritaires, la détresse psychologique et les perturbations de la vie quotidienne. Le concept de « traumatisme collectif » permet de comprendre comment des événements menaçants s’inscrivent dans la mémoire sociale et influencent la perception de la réalité, même lorsque tous les individus ne souffrent pas d’un trouble de stress post-traumatique.
Le prix à payer dépasse la simple anxiété. Lorsque l’espace public est perçu comme un lieu de danger potentiel, le sentiment fondamental de sécurité s’érode. La rue, le marché et l’arrêt de bus cessent d’être des espaces entièrement neutres. Même en l’absence d’attentat, la possibilité d’une attaque demeure présente dans l’imaginaire collectif.
La peur du terrorisme influence-t-elle également le vote à Jérusalem ?
Les relations entre les menaces sécuritaires et les comportements politiques font l’objet de recherches depuis plusieurs décennies. Certaines études montrent que le sentiment de menace peut renforcer l’attrait pour l’ordre, l’autorité et les dirigeants promettant la sécurité. Il ne s’agit cependant pas d’une règle universelle : les choix électoraux dépendent également de l’identité religieuse, de la situation socio-économique et des appartenances communautaires.
À Jérusalem, le paradoxe est particulièrement frappant. Depuis des années, la ville accorde un large soutien électoral aux partis de droite et aux formations ultra-orthodoxes, tandis que la sécurité occupe une place centrale dans son discours politique. Aujourd’hui, alors que les résultats des élections nationales ouvrent la possibilité d’une alternance gouvernementale en Israël, une autre interrogation apparaît : un changement politique peut-il transformer la mentalité d’une ville façonnée par des décennies d’insécurité ?
Les gouvernements peuvent changer, les politiques peuvent évoluer, mais la mémoire collective ne s’efface pas simplement dans les urnes. Jérusalem continue de porter son histoire de menaces sécuritaires jusque dans les gestes les plus ordinaires de la vie quotidienne, même lorsque le danger n’existe pas.
Et c’est peut-être là que réside la tragédie la plus profonde : une ville où la sécurité constitue une promesse politique majeure, mais où la peur continue de façonner les consciences. Rue Agrippas, il s’est produit un accident de la circulation. Pourtant, le réflexe consistant à penser à un attentat pourrait révéler une blessure bien plus profonde dans la psyché collective de Jérusalem.


