La foule se pressait, les téléphones portables se levaient, les mains se tendaient et les acclamations fusaient de toutes parts. La visite du Premier ministre Benjamin Netanyahou au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, jeudi soir, à quelques jours des élections législatives, ressemblait par moments davantage à un rituel d’adoration qu’à une rencontre entre un responsable politique et des citoyens. Dans une ville où la vie quotidienne est loin d’être parfaite, certains participants semblaient considérer Netanyahou non comme un homme politique sollicitant leurs suffrages, mais comme une personnalité envers laquelle la fidélité passe avant presque toute interrogation.
Cet enthousiasme n’avait pourtant rien d’un hasard. Depuis des années, Jérusalem apporte un soutien électoral considérable au Likoud et aux partis ultraorthodoxes, même lorsque le paysage politique israélien traverse de profondes turbulences. Lors des élections de 2022, Judaïsme unifié de la Torah a obtenu 23,8 % des voix dans la ville, le Likoud 19,11 % et le Shas 18,3 %. Ensemble, ces trois formations ont recueilli plus de 61 % des suffrages, sans même compter les autres partis de droite.
Pourquoi Benjamin Netanyahou bénéficie-t-il d’une fidélité aussi profonde à Jérusalem ?
Une première explication relève de la psychologie de l’identité collective. Pour certains partisans de Netanyahou, le soutenir ne constitue plus simplement une position politique. Cet engagement est devenu une composante de leur identité personnelle, familiale et communautaire. Lorsque les critiques visant leur dirigeant sont perçues comme des attaques contre l’ensemble du groupe, une réaction défensive peut apparaître. Plus les critiques s’intensifient, plus la loyauté risque de se renforcer.
À cela s’ajoute le phénomène de dissonance cognitive. Reconnaître les échecs d’un dirigeant que l’on a défendu pendant des années implique parfois de remettre douloureusement en question ses propres choix. Il peut sembler plus facile d’attribuer ces échecs aux adversaires politiques, à des médias hostiles ou à des circonstances extérieures.
À Jérusalem intervient également un mécanisme sociologique plus profond. La famille, la synagogue, le quartier, les établissements scolaires et les communautés religieuses peuvent consolider des appartenances politiques transmises de génération en génération. Dans ces milieux, changer de vote risque d’être perçu non seulement comme une décision individuelle, mais aussi comme une prise de distance avec la communauté à laquelle on appartient.
Jérusalem sera-t-elle la dernière ville d’Israël à changer politiquement ?
C’est une hypothèse tout à fait envisageable. Jérusalem est loin de constituer un bloc politique homogène. Elle abrite une population libérale, une importante communauté arabe et plusieurs foyers d’opposition affirmée à Netanyahou. Pourtant, le poids électoral des communautés ultraorthodoxes et conservatrices confère à la ville une stabilité politique exceptionnelle.
Les chiffres révèlent également une transformation démographique de longue durée. Selon l’Institut israélien de la démocratie, la part cumulée des voix obtenues à Jérusalem par Judaïsme unifié de la Torah et le Shas est passée de 22 % en 1992 à environ 42 % en 2022. Cela signifie qu’il ne s’agit pas simplement d’une préférence politique susceptible d’être renversée par une campagne électorale efficace, mais aussi d’une évolution de la composition de l’électorat.
Israël peut traverser des crises, revoir ses priorités et remettre en cause des convictions politiques longtemps considérées comme acquises. À Jérusalem, en revanche, les mécanismes identitaires, les évolutions démographiques et les fidélités communautaires pourraient considérablement ralentir ce processus.
Et la scène observée au marché Mahane Yehuda laisse une question particulièrement dérangeante : lorsqu’un dirigeant politique devient un symbole que personne ne peut remettre en question, l’électeur continue-t-il de juger ceux qui gouvernent, ou n’est-il plus qu’un membre supplémentaire de leur club d’admirateurs ?


