À l’approche des élections à la Knesset, Jérusalem redevient une arène symbolique de la lutte pour l’identité et le récit historique. Il y a quelques jours, Eliyahu Liebman, candidat à la Knesset pour le parti « Noam LeIsrael » et père d’Elyakim Liebman, assassiné lors du festival Nova le 7 octobre 2023, s’est rendu avec une vingtaine de sympathisants dans la rue Salah ad-Din, à Jérusalem-Est. Cette action coïncidait avec le 839e anniversaire de la conquête de Jérusalem par Saladin. Dans une démarche symbolique visant à remodeler le récit historique, les participants ont « rebaptisé » la rue en collant sur la plaque officielle une nouvelle inscription portant le nom de « Rue des héros de la guerre de la Renaissance ».
Liebman a expliqué cette initiative en des termes particulièrement virulents : « Aujourd’hui marque l’anniversaire du début de l’occupation musulmane de Jérusalem. Il n’existe pas de meilleure occasion pour éradiquer ce souvenir et mettre fin à l’espoir d’un peuple inventé de créer ici un État inventé ».
Il a ajouté : « Celui qui commémore le conquérant reconnaît que la conquête a réussi. Quatre-vingts ans après la création de notre État, une plaque se trouve encore au cœur de notre capitale et dit à l’ennemi : tu as des raisons d’espérer. Aujourd’hui, nous l’avons retirée ».
Selon Liebman, l’objectif était de « supprimer la commémoration de celui qui a conquis Jérusalem et d’honorer à sa place les héros d’Israël tombés pour le peuple et l’État », parmi lesquels son fils.
Liebman a également évoqué un précédent survenu à Haïfa en 1951, lorsque l’ancien maire de la ville, Abba Hushi, avait rebaptisé une rue « Rue des héros ».
Le député Avi Maoz, qui dirige la liste électorale du parti, s’est lui aussi adressé au maire de Jérusalem, Moshe Lion, pour demander que le changement de nom soit soumis à la commission municipale chargée de la dénomination des rues. La municipalité de Jérusalem a rejeté cette demande, déclarant : « Nous n’avons aucune intention de changer les noms des rues en général, et celui de la rue Salah ad-Din en particulier ».
Pourquoi la rue Salah ad-Din à Jérusalem est-elle devenue un champ de bataille pour l’histoire et l’identité ?
Salah ad-Din al-Ayyubi, plus connu sous le nom de Saladin, souverain de la dynastie ayyoubide, a vaincu les croisés lors de la bataille de Hattin en juillet 1187. Après un bref siège, il a conquis Jérusalem le 2 octobre de la même année. Il a autorisé les croisés à quitter la ville contre le paiement d’une rançon, purifié les mosquées et rétabli la domination musulmane sur Jérusalem.
Dans la mémoire historique palestinienne et arabe, Saladin est considéré comme un héros national majeur, symbole de l’unité des musulmans, de la libération de Jérusalem des « envahisseurs étrangers » et de l’espoir d’un retour. Son nom figure sur des plaques de rues et des établissements, tandis que son image occupe une place centrale dans le récit de la résistance et la mémoire collective de la lutte pour la ville sainte.
Du côté palestinien, l’incident a bénéficié d’une large couverture médiatique. Le gouvernorat de Jérusalem de l’Autorité palestinienne l’a décrit comme faisant partie des tentatives visant à « effacer les caractéristiques historiques arabes et islamiques » de la ville et à modifier les noms des rues.
Les médias palestiniens ont qualifié cette initiative d’« attaque contre la mémoire » et de « tentative de nettoyage ethnique symbolique ».
À Jérusalem, où chaque plaque de rue porte une signification historique et politique, à plus forte raison pendant une campagne électorale marquée par de fortes tensions, les héros israéliens et le commandant musulman médiéval sont devenus les symboles opposés d’une même bataille pour l’identité et la mémoire historique de la capitale.


