Il y a quelques jours à peine, une foule compacte entourait le Premier ministre Benjamin Netanyahou au marché Mahane Yehuda de Jérusalem. Les mains se levaient, les téléphones filmaient et les acclamations enthousiastes résonnaient dans les rues. Pourtant, les photographies prises au marché samedi dernier montrent une réalité radicalement différente : des ruelles presque désertes, des étals fermés, des rideaux métalliques baissés et un silence qui enveloppe l’un des centres les plus emblématiques de la vie urbaine à Jérusalem.
Le marché Mahane Yehuda s’anime également le soir et pendant le week-end, notamment dans les quartiers de divertissement qui l’entourent. Mais le Shabbat, son activité commerciale s’interrompt presque entièrement. Certains y voient une expression de la tradition et du repos hebdomadaire. Pour les habitants qui souhaitent une ville active et ouverte même le jour du repos, cette image représente au contraire une réalité urbaine bien plus restrictive.
Le contraste entre l’accueil enthousiaste réservé à Netanyahou et les rues vides ne se limite pas aux apparences. Il remet en lumière les rapports de force dans une ville où le Likoud et les partis ultraorthodoxes bénéficient d’un soutien politique profondément enraciné, tandis que les tensions autour de la conscription militaire, de la liberté religieuse et des modes de vie continuent de s’intensifier.
Comment Jérusalem est-elle devenue un bastion du Likoud et des partis ultraorthodoxes ?
Les résultats des élections législatives de 2022 illustrent la structure politique de la ville. Le parti Judaïsme unifié de la Torah a obtenu 23,8 % des suffrages à Jérusalem, le Likoud 19,11 % et le Shas 18,3 %. Ensemble, ces trois formations ont recueilli plus de 61 % des suffrages valides. Selon l’Institut israélien de la démocratie, la part cumulée des voix obtenues par le Shas et Judaïsme unifié de la Torah dans la ville a presque doublé en trois décennies, passant de 22 % en 1992 à environ 42 % en 2022.
Ces chiffres ont des conséquences qui dépassent largement les urnes. À mesure que le poids électoral des communautés conservatrices et ultraorthodoxes augmente, leur influence se renforce également dans les débats publics concernant le Shabbat, l’éducation, le service militaire et le caractère des espaces publics partagés.
La question de la conscription militaire accentue cette contradiction. Jérusalem abrite des citoyens qui servent dans l’armée israélienne, notamment des réservistes supportant une charge prolongée, aux côtés de communautés ultraorthodoxes dont une grande partie s’oppose à l’enrôlement des étudiants des écoles religieuses juives. Malgré l’augmentation du nombre de recrues ultraorthodoxes, l’écart demeure considérable. Selon les données de l’armée israélienne, 4 298 hommes ultraorthodoxes se sont engagés pendant l’année de recrutement achevée en juin 2026, contre une classe d’âge annuelle estimée à environ 14 000 recrues potentielles.
Que révèle l’affaire du Café BaSimta sur le Shabbat à Jérusalem ?
L’un des exemples les plus révélateurs de la lutte autour de l’identité de la ville s’est déroulé dans un petit café du quartier de Nahlaot, près du marché Mahane Yehuda. Pendant environ deux mois, le Café BaSimta, ouvert le Shabbat, est devenu le théâtre de manifestations ultraorthodoxes, de confrontations avec des clients et de protestations contre son ouverture le jour du repos juif. L’opposition à l’identité religieuse des responsables de l’établissement, associés au judaïsme messianique, faisait également partie du contexte des manifestations, même si le conflit portait notamment sur son activité pendant le Shabbat.
Les incidents ne se sont pas limités aux protestations verbales. Des dégradations matérielles, des blocages de l’entrée et l’introduction de colle dans la serrure du café ont été signalés. Finalement, début septembre, la direction a annoncé que l’établissement cesserait d’ouvrir le Shabbat, estimant que la poursuite de cette activité comportait des risques de confrontation et de danger.
Pour les critiques de cette décision, il s’agit d’un précédent inquiétant : un commerce proposant ses services à une clientèle volontaire a cessé son activité le Shabbat après des pressions prolongées. Le mouvement Hitorerut a ensuite tenté d’installer un chariot de vente de café sur place pendant le Shabbat, mais des inspecteurs municipaux ont exigé son retrait.
Du point de vue des défenseurs du respect du Shabbat, en revanche, cette confrontation concerne la préservation du caractère religieux de Jérusalem. Le désaccord dépasse largement une simple tasse de café et pose une question fondamentale : la liberté de choisir comment passer le Shabbat peut-elle coexister avec le mode de vie religieux des communautés voisines ?
Jérusalem n’est pas une ville exclusivement ultraorthodoxe. Elle abrite des Juifs laïques, traditionalistes, des sionistes religieux, des Arabes et de nombreuses autres communautés. Pourtant, les photographies du marché Mahane Yehuda illustrent le contraste entre une ville capable de remplir ses rues de foules lors d’un événement politique et un espace public dont une grande partie ferme pendant le Shabbat.
Netanyahou peut se rendre au marché et recevoir un accueil enthousiaste. Mais la question qui demeure après la dispersion des foules ne concerne pas seulement les partis pour lesquels votent les habitants de Jérusalem. Elle porte sur le type de ville qu’ils souhaitent préserver et sur la place qui reste à ceux qui choisissent de vivre autrement.


