Aux premières heures du matin, avant même que Jérusalem ne se réveille pleinement, son cœur commence à battre au carrefour Bar-Ilan. Des bus se pressent dans toutes les directions, des élèves vont à l’école, des étudiants de yeshiva aux kollelim, des étudiants vers le mont Scopus, des habitants de la ville à leur travail et des clients vers les commerces de cette zone commerciale dense.
À ce carrefour de Jérusalem, on peut acheter du poisson pour le shabbat, des manuels scolaires, des médicaments, des appareils électriques, des pâtisseries, et quoi encore ? Avant de monter dans des bus qui rejoignent presque toutes les destinations, on peut aussi déposer des chaussures chez le cordonnier ou un vêtement à réparer chez le tailleur. Le carrefour Bar-Ilan n’est pas simplement une intersection routière, mais une petite ville dans la grande ville.
Pourquoi précisément Bar-Ilan ?
Quel degré de réflexion créative et significative a été investi dans le choix de ce lieu de manifestation – la zone où les protestataires ultraorthodoxes opposés à la loi sur la conscription et à l’arrestation de déserteurs imposent des règles de vie qui affectent toutes les artères de Jérusalem. « Nous mourrons plutôt que de nous enrôler », slogan de la protestation ultraorthodoxe, rappelle un slogan inverse : « Il est bon de mourir pour notre pays ».
Pendant la manifestation, le fleuve des bus et des foules cède la place à une couverture noire formée par des centaines d’étudiants de yeshiva et de manifestants déployés sur la chaussée. Face à eux se tiennent des policiers du district de Jérusalem, des chevaux et un canon à eau. Les appels, les cris et les slogans arrêtent la routine quotidienne. Le carrefour, qui relie d’ordinaire différentes parties de Jérusalem, devient une arène chargée où se rencontrent protestation et autorité autour de l’espace public.
Qu’est-ce qui a fait de Bar-Ilan une arène de pouvoir ultraorthodoxe ?
C’est précisément là que se trouve l’explication de la manière dont le carrefour Bar-Ilan est devenu, au fil des années, un foyer de manifestations de la faction de Jérusalem et d’autres courants ultraorthodoxes. Ici, c’est le parlement des manifestants. Ici, les choses se décident. Parfois, du sang peut même être versé dans la protestation contre la conscription, dans l’exigence de libérer des déserteurs arrêtés, ou contre les travaux d’infrastructure du tramway, mais la fin justifie les moyens.
Les manifestants ultraorthodoxes n’ont pas choisi le carrefour Bar-Ilan par hasard. Il relie les quartiers de Shmuel HaNavi, Ramat Eshkol et Ma’alot Dafna. À proximité se trouvent Sanhedria, Ramat Shlomo, Ramot, la route 443, les quartiers de Geula, Mekor Baruch, la gare routière centrale et la route numéro 1. C’est l’un des points de pouvoir les plus importants de Jérusalem.
Bloquer Bar-Ilan revient à appuyer sur une artère centrale du corps humain : toute Jérusalem ressent la pression. Les conducteurs, les passagers, les commerçants, les élèves et les passants deviennent immédiatement une partie de l’événement. Il y a là aussi une ironie historique intéressante : la rue et le carrefour portent le nom de Meir Bar-Ilan, l’un des dirigeants du sionisme religieux et du mouvement « Mizrachi ». Précisément ce carrefour, qui porte le nom d’un homme ayant relié le monde de la Torah à l’action publique, est devenu au fil des années l’une des arènes les plus tumultueuses des luttes autour de la religion, de l’État et du service militaire.
Bar-Ilan continue, ces jours-ci encore, à paralyser Jérusalem. Peut-être même qu’un cortège funèbre, que Dieu nous en préserve, quittant la maison funéraire voisine, sera retardé, retardant ainsi la dignité du défunt et de sa famille. Certains lieux ne sont pas seulement marqués sur la carte. Ils sont inscrits dans le pouls et la tension artérielle d’un endroit. Un seul carrefour problématique, et toute une ville a besoin d’un bouton d’urgence et d’aide avant le typhon qui approche.


