La bulle éducative de Jérusalem éclate dans la rue. Pendant des années, la ville s’est vantée de ses programmes, de ses budgets, de ses écoles particulières, de ses filières d’excellence et de ses initiatives censées former une génération responsable et engagée. Mais la vie n’est pas une présentation et la rue n’est pas une cérémonie de remise de diplômes. Lorsque la violence devient un langage, que la peur remplace l’autorité et que les adultes baissent les yeux devant les jeunes pour éviter les ennuis, il devient difficile de continuer à vendre au public le récit brillant d’un système éducatif performant.
À Jérusalem, une simple remarque peut désormais ressembler à un pari dangereux. Quelqu’un double dans la file du supermarché, bloque une place de stationnement, hurle dans la rue ou réagit agressivement à un coup de klaxon, et la personne qui lui fait face ne sait déjà plus s’il vaut mieux ouvrir la bouche. Non pas parce que ce comportement est acceptable, mais parce que personne ne sait comment se terminera une dispute née de presque rien.
Le meurtre de Benayahu Razi dans le quartier de Nahlaot ne prouve pas, à lui seul, qu’une génération entière est perdue. Mais il s’ajoute à une atmosphère devenue difficile à ignorer : errance nocturne, consommation d’alcool, groupes de jeunes sans cadre, insultes, hypersensibilité au moindre regard ou à la moindre remarque et, surtout, sentiment que la frontière entre une querelle stupide et un drame mortel est devenue beaucoup trop mince.
Jérusalem aime se vanter de son système éducatif. La ville compte des écoles pour tous les courants, des programmes de leadership, des dispositifs d’enrichissement, des cérémonies, des prix et des présentations vantant l’investissement dans la génération future. Mais derrière ces présentations existe une autre ville, dans laquelle des adultes ravaleront leur colère et garderont le silence uniquement pour ne pas se retrouver face à un groupe de jeunes dont personne ne peut prévoir la réaction.
Comment Jérusalem est-elle passée d’une ville de programmes éducatifs à une ville qui a peur de faire une remarque à ses jeunes ?
Le fossé commence par ce qu’il est commode de mesurer. Il est facile de compter les nouvelles classes, les heures de soutien, les taux de réussite et les programmes éducatifs. Il est beaucoup plus difficile d’examiner ce qui se passe après la fin des cours, qui fixe des limites, qui reste dans la rue jusqu’au milieu de la nuit, qui boit et qui a déjà appris que la violence est une réponse légitime à l’humiliation.
C’est précisément là que l’illusion s’effondre. Un système éducatif ne se juge pas seulement au nombre d’élèves ayant réussi un examen ou au nombre de vidéos festives publiées sur les réseaux sociaux. Il se juge aussi au type d’être humain qu’il envoie dans la rue. Lorsqu’un jeune ne supporte plus la frustration, interprète une remarque comme une humiliation et un coup de klaxon comme une menace, l’échec n’est plus celui d’une seule famille ou d’une seule école. C’est un échec urbain, visible par tous.
L’enquête sur le meurtre de Benayahu Razi est rapidement passée d’un dossier portant sur un événement violent à une affaire complexe impliquant de nombreux suspects, parmi lesquels des mineurs. Six suspects ont été arrêtés dès la première nuit, puis le cercle des interpellations s’est élargi sur fond de soupçons de participation au meurtre, d’entrave à l’enquête et d’aide apportée à d’autres suspects. À l’issue de l’enquête, le parquet a déposé une déclaration d’intention d’inculper sept d’entre eux. Le fait que des personnes aussi jeunes soient soupçonnées d’avoir été liées à une affaire mortelle n’est pas un détail secondaire. C’est une nouvelle fissure dans l’image flatteuse que Jérusalem aime donner de la jeunesse qu’elle élève.
La police du district de Jérusalem a indiqué : « Les enquêteurs et les agents de l’unité de lutte contre la criminalité ont travaillé sans relâche dans le cadre d’une enquête intensive, aux côtés du parquet du district de Jérusalem et avec l’aide d’autres services du district, afin de constituer une base probante contre les personnes impliquées. »
La police peut arrêter des suspects et le parquet peut déposer des actes d’accusation. Mais ils ne peuvent pas réparer seuls une culture du mépris, l’absence de limites et la peur qui s’installe dans l’espace public. Tant que Jérusalem continuera de se vanter du nombre de ses programmes tout en refusant de regarder ce qui se passe dans la rue, l’illusion d’une éducation réussie continuera de voler en éclats.


