Pendant plus de 60 ans, l’épicerie s’est tenue à l’angle des rues Rachi et HaTourim à Jérusalem. Ces jours-ci, elle a fermé ses portes pour la dernière fois. C’était une épicerie qui servait de point de rencontre, de halte et de lieu où chaque enfant était connu par son prénom et chaque client accueilli avec un sourire et une bénédiction.
La semaine dernière, sans cérémonie et dans le calme qui la caractérisait, sa porte s’est refermée pour la dernière fois. Avec elle s’est achevé un nouveau chapitre de l’histoire de Jérusalem. La bâche bleue recouvrant la devanture et la grille métallique, sur laquelle s’étaient accumulées au fil des ans des couches de graffitis et de gribouillages, faisaient partie des signes distinctifs du lieu. Cette semaine, un cadenas en fer a réuni les deux portes qui, pendant des décennies, avaient protégé tout ce dont les clients de l’épicerie avaient besoin dans leur vie quotidienne.
Qu’est-ce qui a fait de l’épicerie de Mekor Baruch une partie du vieux Jérusalem ?
Au fil des années, l’épicerie du quartier de Mekor Baruch est passée du père au fils, aujourd’hui âgé de plus de 70 ans. Enfant, il passait déjà du temps sur le seuil du commerce de son père, distribuait des friandises à ses amis et apprenait les secrets du métier, bien avant de savoir qu’il serait un jour celui qui poursuivrait l’aventure familiale.
Et que n’y trouvait-on pas ? Du pain frais, du lait, de la margarine, du fromage Canaan, des œufs, des boîtes de sardines, des produits de nettoyage, des journaux, des boissons sans alcool ainsi que des cigarettes Silon et Ascot. Les enfants achetaient des chewing-gums Bazooka et toutes sortes de friandises aujourd’hui disparues des rayons.
Les élèves de l’école Katznelson de Jérusalem, située au bout de la rue HaTourim, y couraient pendant les récréations pour acheter un petit pain et du lait chocolaté. Les élèves du lycée Brandeis, où l’on enseignait l’imprimerie et la lithographie, s’y arrêtaient sur le chemin du retour pour acheter une glace. Les filles de « Tzeirot Mizrahi » y entraient le vendredi avec la liste préparée par leur mère, en tête de laquelle figurait une hallah fraîche pour le shabbat.
Pourquoi les épiceries familiales disparaissent-elles de Jérusalem ?
L’ancien sol en pierre de l’épicerie n’a jamais été remplacé. S’il avait pu parler, il aurait raconté des milliers d’histoires d’enfants devenus grands-parents, des années d’austérité et de la simplicité de la vie quotidienne à Jérusalem. Avec le temps, les habitudes d’achat ont changé. Les chaînes de supermarchés et les supérettes ont remplacé les épiceries familiales, tandis que les livraisons à domicile sont devenues une partie de la réalité. Ces dernières années, les rayons du magasin se sont vidés. Très peu de produits restaient à vendre. Les liens avec la plupart des fournisseurs avaient été rompus et le propriétaire achetait le peu de marchandises encore proposées dans la supérette voisine.
En réalité, il n’ouvrait déjà plus le magasin pour gagner sa vie. Il l’ouvrait simplement pour être là. L’épicerie était devenue pour lui une sorte de résidence protégée privée. C’est ici qu’il a grandi, travaillé et vieilli. C’est ici que se sont déroulées toutes les étapes de sa vie. Il n’a jamais rénové le magasin, tout comme il n’a jamais cherché à changer le cours de son existence. Il semblait que lui et l’épicerie vieillissaient ensemble, au même rythme.
Une grande pancarte est désormais accrochée sur la façade du bâtiment, annonçant que l’ensemble de l’immeuble est à louer. Personne ne sait encore ce qu’il adviendra de l’espace occupé par l’épicerie au rez-de-chaussée.
Mais pour ceux qui ont grandi dans le quartier de Mekor Baruch à Jérusalem, ou qui sont un jour passés à l’angle des rues Rachi et HaTourim, le vide laissé derrière est immense. Ce n’est pas seulement une épicerie qui a fermé ici. C’est aussi un petit morceau du Jérusalem d’autrefois qui a disparu, celui qui croyait qu’une épicerie pouvait être à la fois une maison, un quartier et une famille. Ici, tout un cycle de vie s’est refermé.


